« Les gens sont bien plus grands et bien plus fors que nous l’imaginons, et quand une tragédie inattendue survient… nous les voyons souvent atteindre à une stature qui dépasse de beaucoup tout ce que nous aurions pu imaginer. Nous devons nous rappeler que les gens sont capables de grandeur, de courage, mais pas dans l’isolement… Ils ont besoin d’un groupe humain, fermement uni, dans lequel chacun est prêt-à-porter le fardeau des autres. » Archevêque Antoine Bloom
Petite enfance et résilience En physique, la résilience est l’aptitude d’un corps à résister aux pressions et reprendre sa structure initiale. Pour Cyrulnik, il s’agit donc de la capacité à vivre, à réussir et à se développer en dépit de l’adversité. Il n’y aurait pas de profil particulieren fonction des différentes cultures et des modes de vie, de l’enfant résilient. Mais il existerait un profil d’enfants traumatisés qui auraient l’aptitude à la résilience. Ceux qui auraient acquis une confiance primitive durant la toute petite enfance : « on m’a aimé donc je suis prêt à rencontrer quelqu’un qui m’aidera à reprendre mon développement ». Le développement de la personnalité de l’enfant est étroitement lié aux relations parents-enfants. La question concernera la capacité de ces enfants à s’engager dans des relations affectives. Ces enfants « carencés » sont dans le chagrin mais continuent de s’orienter vers les autres, de chercher l’adulte qu’ils transforment en parent. Ils peuvent alors élire une famille sans être issu du même sang. Ainsi que l’a écrit Emile Durkheim[2] : « La famille ne doit pas ses vertus à l’unité de descendance : c’est tout simplement un groupe d’individus qui se trouvent avoir été rapprochés les uns des autres, au sein de la société politique, par une communauté plus particulièrement étroite d’idées, de sentiments et d’intérêts ». A ce sujet, il écrit auparavant : « […], dans une multitude de sociétés, les non-consanguins se trouvent en nombre au sein de la famille : la parenté dite artificielle se contracte alors avec une très grande facilité, et elle a tous les effets de la parenté naturelle ». Nous admettrons ici que c’est au sein de cette famille, au sens de « groupe d’individus » que l’enfant fait l’apprentissage de la vie et s’identifie. Et il n’est pas sans danger d’être privé, enfant, de la plénitude d’une relation qui réponde aux besoins primitifs de dépendance. Ces besoins primitifs sont à rapprocher de la confiance primitive énoncée précédemment. Lorsque qu’il y a adéquation entre les besoins et les réponses pour le bébé, alors que la confiance peut commencer à s’installer. C’est pourquoi, la famille de substitution doit être en mesure de donner à l’enfant différents soins pour répondre à ses besoins alimentaires et à certaines exigences de propreté et d’hygiène, et lui apporter confort et bien-être. L’enfant doit profiter de ce confort et de ce bien-être et savoir le montrer ou le rendre grâce aux atouts. L’enfant possède en effet des atouts sur le plan de l’adaptation. Il reconnaît l’adulte qui s’occupe de lui et construit avec lui une relation affective, réelle et significative. C’est ainsi que les enfants résilients se mettent dans la démarche de recherche de parenté, de recherche d’apparentement qui leur permettra de se procurer un ancêtre, d’entrer dans un nom ou dans une maison ou une génération. Ensuite, ils se forgent une « identité » : « je suis celui qui a été violé, déporté… ». Cyrulnik semble faire une différence entre les enfants qui auraient eu une enfance « sécure » (ceux-ci pourraient être rattrapés ; ils pourront être adoptés ou choisis, ou pourront adopter ou admettre un adulte car en capacité d’instaurer des liens et de s’engager dans une relation et devenir résilients) et ceux qui n’auraient pas bénéficié de cette sécurité. La pédiatre, Mia Kellmer Pringle[3] définit l’enfance sécure comme un ensemble d’interactions saines et satisfaisantes entre la mère et l’enfant. La satisfaction des besoins de base et l’adéquation des réponses de la mère entraînent sécurité et continuité. Cette idée est reprise par Pierre Delion[4], pédopsychiatre, pour qui la fonction d’attention parentale est vitale pour le développement psychique, cohérent et harmonieux du bébé. Il insiste au-delà de l’aspect physiologique sur l’importance de porter attention vis-à-vis des messages qu’adressent les bébés. Depuis les travaux de Spitz[5] sur les nouveaux-nés élevés en pouponnières et en hôpitaux, nous savons que les apports affectifs sont aussi nécessaires à la survie et au développement de l’enfant que la nourriture et les soins d’hygiène. Un bébé peut mourir d’indifférence ou en garder des troubles irréversibles du développement psychomoteur. Ce que Spitz a appelé hospitalisme (ensemble de perturbations somatiques et psychiques graves consécutives à une carence affective totale et de longue durée[6]). Attachement et résilience John Bowlby (1907-1990)[7], pédiatre et psychanalyste anglais qui a suivi l’enseignement de Mélanie Klein[8] puis a travaillé à la Tavistock clinic de 1946 à 1972, souligne comme une question d’importance de savoir pourquoi certains enfants se remettent d’expériences de séparation et de perte alors que d’autres enfants ne semblent pas y parvenir ; mais dit-il, il est difficile d’y répondre. Pour les « créatures vivantes », selon les termes de John Bowlby[9], les différences de réaction sont la règle, mais leur réaction est souvent insondable. De même précise t-il, il serait également absurde de considérer que, parce que la plupart des individus surmontent les effets d’un traumatisme ; ces effets sont négligeables. John Bowlby nous permet là d’appréhender plus largement ce que pourrait être la résilience : une manière de surmonter un traumatisme qui prend des formes différentes selon les individus et qui ne résout pas pour autant la souffrance qui en décline. En plus d’insister sur le fait que faute d’interaction suffisante, l’attachement ne se crée pas entre le bébé et sa mère. L’attachement réussi selon lui, comme la réponse adéquate de l’entourage à tous les signaux de l’enfant, construit le sentiment de confiance en soi et de sécurité du bébé qui affrontera d’autant mieux les séparations et les épreuves ultérieures. Le problème des différences de réaction reste toutefois important. Les conditions qui semblent jouer un rôle peuvent se répartir en deux types principaux : - Conditions intimement liées au traumatisme ou à la séparation, notamment la qualité des soins que reçoit l’enfant séparé de sa mère. - Conditions inhérentes à la vie de l’enfant, notamment l’intensité des relations qu’il entretient avec ses parents pendant les mois ou années avant cet évènement. J. Bowlby nous renseigne également sur le lien entre ce qu’il nomme « attachement assuré » et « croissance de la confiance en soi ». « La figure d’attachement est l’assise inébranlable sur laquelle se construit une personnalité stable et sûre d’elle-même. »[10]. Ainsi selon lui, quel que soit l’apport des prédispositions génétiques et des traumatismes physiques dans les variations de la personnalité, la responsabilité du contexte familial est importante. La personnalité de l’adulte est vue comme le produit des interactions de l’individu avec des personnages clefs, notamment ses figures d’attachement, au cours de toutes ses années d’enfance. Ainsi l’enfant qui a eu la chance de croître pendant sa petite enfance dans une famille acceptable (L’apprentissage de liens et l’adéquation des premières interactions parents-enfants se réalisent. C’est dans cette famille que l’enfant s’identifie. La forme des liens familiaux le préparera à sa vie future) ou au sein d’un groupe d’individus acceptables, avec des parents ou des individus normalement affectueux, a toujours connu des personnes auprès desquelles il peut rechercher aide, réconfort et protection et a toujours su où les trouver. Son attente s’est vue fréquemment comblée et c’est pourquoi il a du mal à imaginer un monde différent. Ceci lui procure la certitude que, quelle que soit la difficulté dans laquelle il pourrait se trouver, il trouvera toujours des personnes dignes de confiance pour lui apporter de l’aide. J. Bowlby affirme : « Il abordera ainsi le monde avec confiance, et, face à des situations potentiellement alarmantes, il aura des chances de faire face efficacement ou de rechercher de l’aide à cet effet ».[11] D’autres, qui ont été élevés dans des circonstances différentes, risquent d’être moins aidés dans leur devenir. Pour certains d’entre eux, l’existence même de « personnages soignants »[12] ou de « personnages élevants » est vraisemblablement peu imaginable ou l’endroit où trouver ces personnages a toujours été incertain. Incertain pour des raisons diverses : isolement, exclusion d’un groupe social, difficultés relationnelles… Enfin, nombreux sont ceux pour qui, la probabilité d’une réponse favorable d’un personnage dispensateur de soins et protecteur a été, pour le mieux, hasardeuse et au pire, nulle. Il s’agit par exemple des enfants qui ont été placés successivement en famille d’accueil et en institution comme Roger[13], né d’une mère seule, qui connut dix-sept placements jusqu’à l’âge de 7 ans avant d’être placé en institution. Au cours des divers placements, Roger ne put accepter la séparation et dépassa le seuil de tolérance de chacune des familles d’accueil. Il devint éthylique vers onze ans. La mère et le fils ne se supportaient pas. Il put s’adapter pendant quelques semaines dans un petit foyer tenu par un directeur vécu comme très fort. Il a quitté le foyer et a été incarcéré. Lorsque de telles personnes atteignent l’âge adulte, il n’est pas étonnant qu’elles n’aient aucune confiance en elles et ne s’imaginent pas rencontrer un personnage accessible et disponible qui puisse les aider. Ce sont ce que nomme Jean Furtos[14], psychiatre, des situations de précarité avec désaffiliation sociale : concept introduit par Robert Castel dans Les métamorphoses de la question sociale[15]. Il s’agit de situations où tout est perdu, et même le narcissisme au sens de ce qui soutient l’estime de soi. Par « personnage soignant », j’entends une personne suffisamment significative qui est capable de proposer des soins corporels correspondant à des besoins physiques mais également des soins qui soutiendraient l’estime de soi évoquée précédemment. Ce serait comme le propose Jean Furtos, de permettre à la personne de ne plus vivre des souffrances extrêmes et notamment celle de ne plus se sentir inclus dans la chaîne des générations. Elle peut en être terrorisée et être dans l’incapacité d’exprimer sa peur. Quelque chose en elle décide de ne plus souffrir : « tout est perdu ». Pour éviter cette trajectoire, il y aurait comme une nécessité vitale à devoir être accompagné, à se laisser toucher à un niveau qui serait celui de l’engagement difficile vis-à-vis du sens de la vie. En l’absence de ces personnes soignantes, le monde leur apparaît hostile et imprévisible ; ils réagissent à cela soit en se recroquevillant sur eux-mêmes parce qu’ils n’ont pas rencontré ou ne peuvent pas reconnaître cet accompagnement et l’accepter, soit en luttant non positivement (en utilisant des mécanismes de rupture extrêmement coûteux comme le clivage, le déni pour aboutir à une forme d’auto-exclusion psychique) en ne faisant pas face, ce qui peut les conduire vers une ou plusieurs formes de destruction. Confiance et résilience J. Bowlby fait des propositions au sujet du fonctionnement et du développement de la personnalité des individus. Par rapport à la résilience, la proposition suivante peut nous éclairer. Cette proposition postule que la confiance ou l’absence de confiance en l’accessibilité à des figures d’attachement et aux réponses que celles-ci fournissent, se constitue lentement au cours des années d’enfance. Et que, une fois qu’elle est développée, les prévisions risquent de persister quasiment sans changement pendant le reste de la vie. Ces êtres humains, lorsqu’ils ont acquis cette confiance pourraient être « résilients ». Ils se révèlent comme étant capables de développer leur potentiel le plus fructueusement possible. Derrière eux, un tuteur est indispensable : une personne disposée à leur venir en aide en cas de difficulté. Pour J. Bowlby, la personne de confiance fournit une base sûre à partir de laquelle la personne peut opérer. Nicole Lajeunesse-Pillard[16] qui a travaillé sur l’abandonnisme (Etat psychoaffectif ou sentiment de malaise et d’insécurité permanents. Il exprime la crainte non motivée, irrationnelle, d’être ou d’avoir été abandonné par ceux auxquels on tient. Ce sentiment touche des enfants mais on le retrouve à l’œuvre chez des personnes adultes) insiste également sur l’importance des personnes de confiance. Elle déclare comme nécessaire que s’établissent certaines qualités de relation, bénéfiques. Elle cite l’exemple d’une jeune fille algérienne d’une famille très nombreuse. Des deux femmes qui étaient à la maison, elle ne pouvait dire qui était sa mère. Elle s’aperçut à la mort de son père, lorsqu’elle croyait avoir 18 ans qu’elle en avait en réalité 23 : son père lui avait donné l’identité d’une jeune sœur décédée. Vers 12 ans, elle quitta sa famille et l’école, s’adonna à la drogue et à la délinquance. Elle devint à 16 ans ou à 21, enceinte d’un toxicomane qui mourut avant la naissance de l’enfant ; elle put s’occuper de son petit garçon mais celui-ci dut connaître des placements lors des incarcérations de sa mère. Elle était en très bons termes avec le juge des enfants qui eut toujours soin d’éviter d’appliquer la loi contre son intérêt, elle acceptait les incarcérations, sanctions de ses délits. Elle n’en tirait pas de rancune contre le juge. Celui-ci pouvait être considéré comme son tuteur de résilience dans le sens où elle lui accordait de l’importance en accordant de la valeur à la loi qu’elle s’autorisait à transgresser par ailleurs. De son côté, le juge semblait bienveillant puisque préoccupé par l’intérêt de la jeune femme. Ses périodes de stabilité sont devenues de plus en plus longues, et elle n’a jamais délaissé son fils. Nous pouvons voir ainsi de quelle manière la personne pourra alors tirer parti de ces circonstances. Certaines caractéristiques relationnelles de la petite enfance et certaines rencontres significatives sembleraient aider à surmonter des traumatismes. Le développement de la résilience est lié également à une attitude mentale, chez ses parents, devant les coups du sort. Le comportement de l’entourage est le premier modèle : « Ma mère riait beaucoup et ne se plaignait jamais, mes parents étaient pauvres mais heureux ». C’est par le biais de propos semblables au sujet de leurs parents, que les enfants devenus grands révèlent qu’ils ont bien vu et bien compris la force de leur courage. Ajoutons les modèles contraires de tristesse, de désenchantement qui peuvent jouer le même rôle, en éveillant chez l’enfant un désir ardent de s’en sortir. La résilience repose aussi sur les réseaux d’entraide. Les enfants peuvent devenir résilients si le milieu dans lequel ils évoluent, leur offre un univers structuré de significations. Celui-ci leur permet de faire confiance dans l’avenir. Le sujet peut alors, habité par des images positives, devenir un sujet identifiable, capable de réalisation des ressources qui lui sont propres : le résilient. Gyslaine Jouvet |