L’analyse des données recueillies auprès des travailleurs sociaux interviewés m'a permis de dégager quatre thèmes à interpréter:
- En premier lieu, il m’a fallu découvrir si les travailleurs sociaux font une distinction concernant la conception de l’éducation selon qu’ils se positionnent en tant que professionnels ou en tant que parents réels ou virtuels.
- En second lieu, j’ai cherché à observer leurs conceptions aujourd’hui face à la croissance des incivilités et des violences au sein de notre société et peut-être au sein des institutions du secteur social, et face à un « discours rumeur » : l’éventuelle démission éducative des parents et des professionnels du travail social.
- Puis poursuivant mon approche globale, je chercherai à connaître leur conception concernant l’éducation des jeunes issus de milieux culturels différents.
- Enfin, j'étudierai les modèles théoriques et les références précises des conceptions des travailleurs sociaux.
Les travailleurs sociaux face aux objectifs de l’éducation : des professionnels plutôt que des parents
Même si la taille de mon échantillon (61 TS) invite à beaucoup de prudence : les femmes affirment plus fortement que l’éducation prend une signification autre lorsqu’on se situe en tant que professionnel. La distance semblerait caractériser la relation éducative et venir expliquer chez beaucoup d’entre eux pourquoi les objectifs de l’éducation ne peuvent pas être identiques.
La distance évoquée par les uns crée un espace pour laisser place pour d’autres à l’approche pédagogique ou outils, moyens.
Qu’il s’agisse de distance ou de moyens différents, le travailleur social se différencie du parent. Peut-être est-ce à mettre en rapport avec l’évolution du travailleur social aujourd’hui, pour qui la notion de substitut parental est loin ?
La montée des violences relationnelles : réalité ou rumeur
Aujourd’hui, il semble y avoir une montée en puissance de la violence chez les jeunes. Est-elle plus importante qu’avant ou en parle t-on plus qu’avant ? J’ai voulu connaître l’avis des travailleurs sociaux:
Une majorité s’accorde à dire qu’il y a une croissance des incivilités. Plus de la moitié repère ces incivilités au sein de la famille.
Ils notent un « rajeunissement des jeunes » qui commettent ces incivilités. Les causes seraient à rechercher du côté des familles pour certains, pour d’autres dans la société avec ce qu’elle implique.
La violence institutionnelle de la part des professionnels est peu évoquée : cependant, certaines situations peuvent l’engendrer.
La perte de certaines valeurs apparaît. Les travailleurs sociaux en sont touchés. Les valeurs sont chères aux travailleurs sociaux qui se veulent des hommes de principe et de parole. Mais qu’en font-ils au quotidien ? Que font-ils de la violence ? On a du mal à savoir. Ce qui fait parfois défaut aux travailleurs sociaux est de dire ce qu’ils font pour faire passer le message. Pourtant, leurs actions ne sont-elles pas d’inscrire les jeunes ou personnes dans le symbolique : langage, loi du père. Ils plantent des repères : responsabilité, solidarité, respect. N’est-ce pas une manière d’enrayer la violence ?
Le terme de démission apparaît à plusieurs reprises.
La démission des parents est observée. Elle est due à plusieurs facteurs : situations personnelles difficiles, conditions socio-économiques précaires. La société aurait sa part de responsabilité. Les travailleurs sociaux sont prêts à s’engager dans un travail avec les familles.
L’éventuelle démission des responsables éducatifs serait due au sentiment d'usure provoqué par manque d’aide et de soutien face à la misère des publics.
De nouveaux cadres de travail avec les familles doivent être mis en place. Mais comme j’ai pu le constater au regard de ceux qui considèrent la famille comme démissionnaire et de ceux qui la comprennent : les avis sont partagés sur les aptitudes des parents.
Une acculturation inversée
Et qu’en est-il lorsque le travailleur social rencontre un jeune ou une personne issu d’un autre milieu culturel ?
Le travailleur social doit aider le jeune ou la personne issu d’un milieu culturel différent à mieux vivre dans la société en tenant compte des valeurs transmises par la famille.
La connaissance de cette culture et le respect des valeurs transmises par la famille constitueraient des supports qui leur permettraient d’aider certains jeunes à se socialiser tout en laissant le soin aux parents d’éduquer leurs enfants.
L’analyse de cette question vient une nouvelle fois renforcer mon hypothèse : «Le principal rôle des travailleurs sociaux est la socialisation et non l’éducation spécialisée».
De plus, ce que j’ai perçu me renvoie à une interprétation autour de l’acculturation. Le travailleur social doit d’une part accepter la culture de l’autre et y rentrer et d’autre part, il doit reconnaître son efficacité limitée par le fait de l’ignorance de la culture de l'autre.
Pour une fois, il y a une réflexion au sein de la culture professionnelle du travailleur social, sur une acculturation à l’envers. C’est peut-être à nous, travailleurs sociaux, de rentrer dans l’acculturation pour mieux venir en aide à nos publics?
Des pratiques variées intuitives ou théoriques
A partir de là, il m’a semblé intéressant de voir quelles sont les références théoriques des travailleurs sociaux.
48 % des travailleurs sociaux interrogés n’ont pas de modèles et mettent en avant le feeling, l’instinct et le cœur.
Les autres font référence à différents courants de pensée. La psychanalyse arrive en première position, puis l’approche systémique…
Françoise Dolto est la plus citée. Ceci s’explique peut-être par sa présence dans les médias et la vulgarisation qu’elle a proposé de la psychanalyse. Un discours sur l’action apparaît très nettement dans les réponses.
En revanche, on ne ressent pas l’adéquation entre la théorie et la pratique, les travailleurs ne se sont pas suffisamment approprié ces outils.
Ce constat est étonnant car les apports théoriques devraient permettre aux travailleurs de conceptualiser leur action et de trouver des fondements à leurs pratiques.
La population, l’évolution de la société, les politiques sociales, les progrès scientifiques ont modifié la pratique des travailleurs sociaux.
Et même si la nouveauté provoque des fantasmes, des résistances : il leur est nécessaire d’aller rechercher des racines théoriques pour asseoir leurs nouvelles pratiques et légitimer leurs actions.
Conclusion
Au cours de cette recherche, grâce aux interviews, je me suis penchée sur les conceptions des travailleurs sociaux, placés aux avant-postes de la crise sociale, exécutants de politiques sociales de plus en plus disparates, et interrogés sur leurs actes.
La distinction entre les objectifs concernant l’éducation des parents et des professionnels est assez nette. La famille resterait la première institution à pouvoir s’acquitter de la tâche éducative.
Le principal rôle des professionnels est celui de la socialisation si on s’en réfère aux différentes réponses. Le travailleur social a pour mission l’accompagnement des personnes en difficulté. Quelles que soient les difficultés des personnes prises en charge, l’environnement proche du sujet est présent et tout particulièrement sa famille.
En effet, le rôle du travailleur social est bien d’accompagner la personne qu’elle soit issue ou non d’un autre milieu culturel. Il participe activement à la formation de l’être humain en le guidant, en lui donnant un reflet de son comportement social. Il doit être suffisamment présent pour être significatif mais suffisamment distant pour ne pas imposer son chemin. Il est témoin de la réalité. Il a une fonction de médiateur à plusieurs niveaux : celui de la famille et des membres de la communauté. Pour
terminer, nous ajouterons que le travailleur social, par ses observations quotidiennes d'un public dans son milieu de vie est un défenseur des droits des personnes. Il peut constater des inégalités sociales, des lois peu adéquates, des ressources inexistantes ou des attitudes stigmatisantes.
Il a donc un rôle de socialisation auprès des jeunes en développant avec ceux-ci, leurs familles et l’environnement immédiat des habiletés sociales acceptables et utiles pour une vie en société. Pour ce faire, l’approche systémique semble être un des modèles théoriques les plus adaptés , vis à vis du positionnement du travailleur social aujourd’hui.